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une bénévole et un accueilli discutent à la Halte du Secours Catholique de Bordeaux
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À la Halte de Bordeaux : « Parfois, on danse »

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Jusqu'à 90 personnes par jour poussent la porte de la Halte du Secours Catholique à Bordeaux. Pour un repas, une douche, un moment au chaud. Les bénévoles sont présents les mardi, jeudi et vendredi, matin et après-midi. Et depuis 2022, les samedis sont animés par les Young Caritas, une équipe de jeunes.

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une bénévole et un accueilli assis à une table
Une bénévole de la Halte à l'écoute d'un accueilli.

Nicole a le carnet ouvert, le stylo en l'air. Derrière son bureau, elle attend le premier prénom. Devant elle, la file s'allonge déjà. Vendredi, 14 heures. Depuis le temps, elle reconnaît certains visages. Elle  lève les yeux et sourit : « On s’adapte. Ici, on s’adapte toujours. Il y a toujours un peu de bousculade à l'ouverture. C'est tous ceux qui veulent se laver. » Elle écrit vite, numérote. Suivant. « On n’a que trois cabines de douches. »

 Une autre Nicole slalome entre les arrivants. Pas bien grande parmi ces hommes, elle distribue les serviettes, oriente, répond aux questions. C'est elle qui gère les douches. « On leur laisse le temps. Il faut vingt minutes environ pour se doucher. Trois douches : ça fait 15 personnes au mieux à la demi-journée. » Dans les mains de la retraitée, un autre carnet, couvert de colonnes, de chiffres et de prénoms barrés. Elle le consulte sans y penser : après dix ans, le système est rodé.

Dans la salle principale, l'air est chargé de café et de soupe de légumes. « Ça tient au corps », commente le bénévole affairé aux fourneaux. Des hommes passent récupérer leur plateau. Quelques femmes aussi. Dessus, un bol fumant, des tartines, parfois un petit gâteau. Avant, il y avait du fromage. « La banque alimentaire a de moins en moins de stock, on est obligé de faire attention », glisse un autre bénévole en passant.

J'ai beaucoup appris sur moi en accompagnant les autres

D'une table à l'autre, certains s'interpellent, se donnent les dernières nouvelles. D’autres mangent, les yeux dans leur bol. Daoud est un habitué des lieux. « J'ai beaucoup appris sur moi en accompagnant les autres. Parfois je parle vite, je vais droit au but, mais ici, ça m'aide à écouter et à faire attention. » Il a fini de servir le café. Il circule entre les tables, survêtement noir, banane à la hanche. Il s’assoit à côté de Mahdi qui ne parle pas bien le français. Il traduit à voix basse, Mahdi hoche la tête, ils rient. Ça ne fait pas longtemps qu'ils se connaissent. À les voir, on dirait des années. Au fond, un homme s'est endormi sur sa chaise, la tête ballante. On le laissera se reposer jusqu'au dernier moment.

17 heures. Le silence retombe. On entend les oiseaux dans la cour. On nettoie pour demain. Nicole range son carnet, s'étire. « Quand la halte sera rénovée, ça serait bien un panneau électronique. Tu passes à l'accueil et il y a "douche numéro 1" qui s'affiche, tu vois ? » Elle mime un écran avec ses mains, presque amusée de son rêve. Dix ans qu'elle fait avec son stylo.

en Musique

Samedi après-midi. Du raï résonne dans le réfectoire. Quelqu'un monte le son sur l’enceinte bluetooth. Derrière le comptoir, Lilla, Marie et Selena ont jeté le torchon sur l'épaule. « Bonjour ! Un café ? Une soupe ? Et avec ceci ? » Elles allongent les voyelles. L'homme en face doit avoir le double de leur âge. Barbe de trois jours et visage buriné. Il sourit, passe commande. L'une verse le café, l'autre tend le sucre, la dernière pose le pain. 

Dans la cour, un attroupement. Mohamed a posé sa mallette de tondeuse sur une table en plastique. C'est la première fois qu’il est accueilli ici. Face à lui, un homme attend, une cape de coupe sur les épaules. La lame vibre sur la nuque. « Y'a un trou ! », taquine quelqu'un. Mohamed sourit, continue. À l'intérieur, Rachid Taha chante Ya Rayah. « Parfois, on danse », dit Daoud. Au fond, près de la fenêtre, le même qu’hier, la tête ballante. On le réveillera au dernier moment.

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À la Halte de Bordeaux
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Elle arrive les bras chargés. Elle a été accueillie ici. Aujourd'hui, elle donne. Des habits, des sous-vêtements surtout. Nicole n'en revient pas. « Arrivage ! » C'est ce qui manque le plus ici : caleçons, chaussettes, tee-shirts. Sortir de la douche pour renfiler ce qu'on portait dans la rue, Nicole préfère ne pas y penser.
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Glody est arrivé à Bordeaux il y a deux semaines. Ce matin, il pousse pour la première fois la porte de la Halte. Demandeur d’asile, en attente d’une réponse, il ne connaît encore personne dans cette ville. Il est venu donner de son temps. Il observe d’abord, un peu en retrait. « Rester à la maison pour penser à ce qui s’est passé, non. Je suis mieux ici. » Ingénieur de formation, engagé dans son pays, il a fui la République du Congo. Aider, dit-il, c’est ce qu’il a toujours fait.
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Ce matin, Virginie a appelé Fatou. McDo, puis l'hôpital ensemble. La bonne nouvelle est tombée : son cancer de la mâchoire est guéri. 78 opérations. Virginie a été cheffe de cuisine pendant vingt ans. Aujourd'hui elle vit avec 289 euros par mois. Fatou est arrivée du Sénégal, attend ses papiers depuis 2020. Elle n'a pas le droit de travailler. Elles se sont rencontrées dans une autre association. Anciennes femmes battues, toutes les deux. « On se soutient pour avancer ensemble. » C'est la troisième fois que Fatou vient à la Halte. « Ils ont toujours le sourire. »
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En 2022, avec une amie, Simona, 29 ans, a lancé l'équipe des Young Caritas du samedi après-midi. Sa règle : que ça ne ressemble jamais à du travail. De la musique, des discussions, des danses. « C'est un effet miroir. Si tu souris, ils sourient. Si tu es aigri, ça se voit. » Quatre ans qu'elle coordonne. Cette année, elle a passé la main, débordée entre son master en finance et son travail dans une banque. Ce samedi, venue juste pour ouvrir, elle finit par s’installer dans le rythme, comme si elle n’était jamais partie.
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Elles tiennent l'accueil ce samedi. Arrivées de petits villages pour une prépa littéraire, Iris et Ninon, 19 ans, ont découvert les maraudes, puis la Halte. À la Halte, elles apprennent à accueillir, orienter, poser des limites. « C’est une question d’équilibre », résume Iris, entre les devoirs, la fatigue et l’envie d’être utile. Elles savent qu'elles ne changeront pas le monde. Mais aujourd'hui, elles sont là.
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« Même pas peur ? », lance quelqu'un dans l’assemblée amusée. Lilla, bénévole, hausse les épaules. « Non, ce n'est pas très grave. » Dans la cour, les rôles s'inversent parfois : celui qui est venu chercher un repas coupe les cheveux de celle qui l'a servi.
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Magali Sennane (Journaliste) - Sébastien Le Clézio (Photographe)